Les relations franco-hongroises
conférence du 13 septembre 2025,
"Amour et désamour, la Hongrie et la France"
dans le cadre de la cérémonie en l’honneur du prince François II Rákóczi.
Première partie : Amour…
Par Alexandre Dumont
Seconde partie : Désamour…
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Pour comprendre la présence hongroise à la cour de France, il convient de revenir sur le contexte de coopération politique établi entre Louis XIV et les rebelles hongrois — appelés Mécontents ou Malcontents — qui, à la fin du xviie siècle et au début du xviiie, luttaient contre la maison d’Autriche.
La révolte conduite par le prince
Ferenc II Rákóczi entre 1703 et 1711 s’inscrit dans une longue série de conflits opposant la noblesse et une partie du peuple hongrois à la dynastie des Habsbourg. Dans un premier temps, cette guerre ne paraît pas exiger un soutien massif aux yeux du roi de France. Malgré les pressions du marquis du Héron puis, à partir de 1702, du
marquis de Bonnac, les débuts favorables de la
guerre de Succession d’Espagne incitent Louis XIV à ne pas disperser ses forces. Il estime alors que
« l’exécution de leurs desseins […] est si incertaine » qu’il convient de ménager ses ressources dans un contexte de dépenses jugées plus urgentes.
Toutefois, une insurrection paysanne éclate dans le nord du royaume de Hongrie, près de la forteresse de
Munkács. Profitant du départ d’une partie des troupes impériales vers le front occidental, les chefs insurgés appellent Rákóczi à prendre la tête du mouvement. Saisi par l’ampleur des événements, le prince invite les Hongrois à se rallier sous ses étendards et relance sa demande d’appui auprès de Louis XIV. Face à cette dynamique, le roi accorde finalement une subvention annuelle de 30 000 écus destinée à l’entretien et au recrutement des troupes. L’armée
kuruc connaît alors une croissance rapide et remporte plusieurs succès dès l’été 1703.
Après avoir échoué à conclure des alliances avec la Suède ou la Pologne et perdu le soutien du Portugal et du duché de Savoie, Louis XIV reconsidère l’importance stratégique de la Hongrie, devenue son principal point d’appui en Europe centrale. Cette
« alliance de revers » lui permet d’exploiter la diversion hongroise contre les Habsbourg : l’engagement des troupes impériales à l’est allège la pression sur les fronts occidentaux.
Le moment culminant de ces relations se situe durant la guerre de Succession d’Espagne, période au cours de laquelle Rákóczi mène une véritable guerre d’indépendance (1703-1711). La défaite de 1711 entraîne une émigration politique et militaire hongroise vers la France et l’Empire ottoman. Le séjour français du prince, devenu héros national en Hongrie, a d’ailleurs suscité d’intenses débats historiographiques.
Pour la période 1693-1792, les effectifs de l’immigration hongroise en France sous l’Ancien Régime restent difficiles à établir avec précision. Les recherches menées notamment aux archives du Service historique de la Défense permettent néanmoins d’estimer à quelques milliers le nombre de militaires hongrois ayant servi dans les régiments de hussards. Dans la France du xviiie siècle, alors le pays le plus peuplé d’Occident, cette communauté demeure démographiquement modeste.
Cependant, malgré leur faible nombre, ces émigrés — et plus particulièrement leur élite nobiliaire — exercent une influence notable dans les milieux
auliques. Une partie de cette noblesse réfugiée est intégrée aux unités spécialement créées pour les cavaliers hongrois, les célèbres régiments de hussards, qui jouent un rôle marquant dans les guerres dynastiques du
xviiie siècle.
Comparable, à bien des égards, aux migrations écossaise, irlandaise, suisse ou polonaise, cette émigration hongroise constitue aussi pour la monarchie française un levier d’influence sur les mouvements anti-habsbourgeois, du moins jusqu’au renversement des alliances de 1756. La présence de nobles hongrois à la cour symbolise ainsi à la fois l’héritage de cette coopération politique et l’ambition de la diplomatie française de peser sur les équilibres d’Europe centrale. Leur insertion repose en grande partie sur les réseaux de cour et sur l’action d’intermédiaires grâce auxquels ils parviennent à nouer des relations dans les cercles du pouvoir.
François II Rákóczi, un prince émigré à la cour de Louis XIV
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Portrait du prince François II Rákóczi
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François II Rákóczi était issu d’une famille aristocratique hongroise ayant joué un rôle central dans l’histoire de la Hongrie et de la Transylvanie aux xviie et xviiie siècles. Les Rákóczi possédaient une immense fortune foncière répartie entre la Haute-Hongrie (actuelle Slovaquie) et la Transylvanie : en 1660, leurs terres étaient regroupées en une centaine de grands domaines représentant environ trente mille tenures, soit plus de cent mille sujets. En 1682, leur patrimoine rivalisait avec celui des familles Thököly et Eszterházy, ce qui explique que la noblesse transylvaine ait à plusieurs reprises élu un membre de la maison Rákóczi prince souverain.
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Portrait du prince Georges Ier Rákóczi
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Georges Ier Rákóczi (1593-1648) succéda à Gábor Bethlen et partagea ses ambitions. Il s’allia à la Suède et à la France contre la maison d’Autriche et soutint les protestants hongrois en révolte contre Ferdinand III. La paix de Linz constitua un succès pour lui, en réaffirmant la quasi-indépendance de la principauté transylvaine et en garantissant la liberté religieuse dans l’ensemble de la Hongrie.
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Portrait du prince Georges II Rákóczi
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Son fils, Georges II Rákóczi (1621-1660), eut des ambitions encore plus vastes : il s’engagea aux côtés de la Suède dans la guerre du Nord, tenta de conquérir le trône de Pologne, se heurta à l’hostilité de la Porte et fut finalement défait en Ukraine, perdant ainsi son pouvoir. La Transylvanie cessa alors d’être le bastion de la nation hongroise.
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Portrait du prince Francois Ier Rákóczi
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François Ier Rákóczi (1645-1676), fils de Georges II, ne put être élu prince et se retira sur ses domaines de Sarospatak. Il complota contre l’empereur Léopold Ier et ne sauva sa tête, en 1671, qu’au prix d’une lourde amende. Élevé par les jésuites et catholique, le jeune prince prit en 1702 la tête d’une vaste insurrection nationale. Alliée de Louis XIV, la révolte lui valut en 1707 l’élection comme prince de Hongrie, mais sa tentative échoua en 1711, le contraignant à l’exil, où il mourut sans jamais revoir sa terre natale.
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Portrait du roi et empereur Leopold Ier
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À la fin du XVIIᵉ siècle, plusieurs mouvements d’indépendance secouèrent la Hongrie sous le règne de Léopold Ier : la Conjuration des magnats (1667-1671) puis les révoltes d’Émeric Thököly (1677-1685, 1690). La guerre d’indépendance de Rákóczi (1703-1711) constitue un épisode majeur de l’histoire européenne moderne. Cette rébellion représenta pour la France une « alliance de revers » stratégique, en particulier dans la première moitié du conflit : même un soutien limité aux Hongrois créait une diversion importante et mobilisait difficilement les forces impériales. Les Kurucs menèrent une guerre efficace, compliquant l’approvisionnement des troupes impériales et augmentant leurs coûts, tout en entravant la levée des impôts et en s’emparant de mines.
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Louis XIV
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En 1704, les Hongrois n’étaient plus divisés par la religion, renforçant l’efficacité de cette diversion. Le soutien français reposait sur deux axes : la reconnaissance diplomatique de Rákóczi comme souverain de Transylvanie et un appui militaire aux insurgés. La diplomatie française, menée par Fierville et surtout Des Alleurs, visait moins à aider directement Rákóczi qu’à maintenir la révolte et empêcher tout accord de paix avec le Saint-Empire.
Cette politique plaçait Louis XIV dans une position délicate, puisque Rákóczi était vassal de Léopold Ier, roi légitime de Hongrie.
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Portrait de l’empereur Joseph Ier
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La mort de Léopold Ier le 5 mai 1705 changea la donne : son successeur, Joseph Ier, n’était pas automatiquement roi de Hongrie, où la monarchie restait élective. Une Diète se réunit à Szécsény dès le 12 juillet ; Rákóczi y tenta d’instaurer l’interrègne et de placer l’Électeur de Bavière sur le trône, mais la Diète adopta finalement la Confédération des États de Hongrie, avec Rákóczi comme prince gouvernant, assisté d’un sénat de 25 membres.
Malgré cet échec, Louis XIV reconnut Rákóczi comme prince de Transylvanie le 18 mai 1705 et put ainsi traiter avec lui. Néanmoins, les États confédérés restaient soumis aux Habsbourg, limitant la liberté politique de la Hongrie et compliquant toute négociation de paix. Face aux blocages, Rákóczi convoqua une nouvelle Diète à Ónod le 22 janvier 1707, où il fut déclaré roi de Hongrie. Il chercha à conclure une alliance avec la France, refusée par Louis XIV. La diplomatie française tenta alors d’orienter la politique du prince, en empêchant des négociations favorables aux Habsbourg et en encourageant des rapprochements avec la Suède, la Pologne, la Russie ou l’Empire ottoman.
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1711 - départ vers l’exil
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Après la défaite hongroise confirmée par le traité de Szatmár (1711), une émigration politique et militaire se forma vers la France. Initialement réfugié dans le sud de la Pologne, Rákóczi dut se déplacer à Dantzig (aujourd’hui Gdansk) après un attentat avorté contre lui. Fin 1712, il partit pour la France via Copenhague, Marstrand et Hull, arrivant à Dieppe au début de janvier, puis à Paris.
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1701 - arrestation à Nagysáros
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Sa présence à la cour de Louis XIV, délicate pour le roi en quête de paix avec l’empereur, l’obligea à rester incognito sous le nom de « comte de Saaros ». Il s’installa dans la région parisienne, d’abord à Chaillot, puis à Passy et Clagny. Grâce à des liens familiaux et à l’appui de la cour, notamment l’épouse du marquis de Dangeau, il obtint une pension royale substantielle, d’au moins 75 000 livres par an (1,4 million d’euros).
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Rákóczi passa le plus clair de son temps à Versailles, nouant des relations avec de nombreuses personnalités influentes : le maréchal de Luxembourg, le duc de Breteuil, le duc de Maine, le marquis de Torcy, Mme Dangeau et le comte de Toulouse, qui facilitèrent son intégration dans les cercles auliques. Le duc de Saint-Simon, qui ne faisait pas partie de son cercle proche, lui consacre néanmoins plusieurs pages dans ses Mémoires, offrant une description nuancée de sa personne et de sa présence à la cour :
« Ragotzi était d’une très haute taille, sans rien de trop, bien fourni sans être gros, très proportionné et fort bien fait, l’air fort, robuste, et très noble jusqu’à être imposant sans rien de rude ; le visage assez agréable, et toute la physionomie tartare. C’étoit un homme sage, modeste, mesuré, de fort peu d’esprit ; mais tout tourné au bon et au sensé ; d’une grande politesse, mais assez distingué selon les personnes ; d’une grande aisance avec tout le monde, et, en même temps, ce qui est rare ensemble, qui sentît le glorieux. Il ne parloit pas beaucoup, fournissoit pourtant à la conversation, et rendoit très honnête homme, droit, vrai, extrêmement brave, fort craignant Dieu, sans le montrer, sans le cacher aussi, avec beaucoup de simplicité. »
Les traités de paix d’Utrecht et de Rastatt furent conclus sans la participation des États hongrois. Lors des négociations de Rastatt, le sort des Hongrois et de Rákóczi — alors soutenus par la monarchie française — fut discuté, tout comme celui des Catalans révoltés dans le sud de la France, qui bénéficiaient, eux, de l’appui de l’Autriche. Faute de compromis, les négociateurs, le maréchal de Villars et Eugène de Savoie, laissèrent tomber leurs anciens alliés.
Le prince Rákóczi séjourna ensuite à Versailles pendant deux ans (1713-1715) en tant qu’invité de Louis XIV. Les Mémoires du duc de Saint-Simon permettent de reconstituer avec précision les conditions de ce séjour. Selon le mémorialiste, l’exilé bénéficiait d’un apanage considérable :
« Le Roi lui donna six cent mille livres par mois (sic !) et l’Espagne trente mille livres par an. Cela lui fit autour de cent mille livres de rente. Sa maison étoit à Paris uniquement pour son domestique, lui toujours à la cour sans y donner jamais à manger. Le Roi lui faisait toujours meubler un bel appartement à Fontainebleau. »
Bien que Rákóczi fût prince élu de Transylvanie, son titre ne lui conférait guère plus de prestige qu’à un autre aristocrate de la cour française. Pendant un certain temps, il dut se contenter du nom de « comte de Saaros » pour préserver son incognito. Sa situation rappelait, à certains égards, celle de Jacques Stuart en exil à Saint-Germain-en-Laye.
À Versailles, Rákóczi partageait parfois la chasse avec le roi et participait aux activités quotidiennes de la cour. Selon le duc de Saint-Simon : « Lundi 17 mai, il dîna de bonne heure avec le prince Ragotzi, qu’il en avoit prié, et alla après voir Meudon, où il trouva des chevaux du Roi pour voir les jardins et le parc à son aise. Le prince Ragotzi l’y accompagna. » Saint-Simon, dont les relations avec le roi et ses courtisans étaient tendues, laisse une image ambiguë du prince hongrois. En revanche, l’opinion de Mme de Maintenon était très favorable : « Jamais étranger en France n’a mieux réussi que celui-là : on l’aime, on le cherche, on l’estime ; il n’embarrasse jamais et n’est jamais embarrassé ; il a du goût pour tout, de la sagesse, de la piété, il est simple sans aucune affectation… »
Rákóczi tomba même amoureux de deux femmes de la haute noblesse française, comme il l’avoue dans sa Confession ; selon Béla Köpeczi, il s’agissait de Marie-Anne de Bourbon et de la princesse de Charolais. Le succès du prince à la cour illustre sa remarquable capacité d’intégration dans un milieu raffiné et complexe, qui marquait profondément la civilisation européenne.
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Grosbois/Yerres : Rares vestiges du couvent
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L’attachement mutuel entre Louis XIV et Rákóczi facilita l’accueil du prince à Versailles. Cette relation amicale perdura jusqu’à la mort du roi. Après le décès de Louis XIV, Rákóczi se retira chez les camaldules de Grosbois, marquant un tournant majeur dans sa vie : l’homme de cour devint ermite. Ce choix n’était pas seulement lié au changement de règne en France ; depuis son enfance, Rákóczi était porté à la réflexion religieuse et à la solitude, ses convictions théologiques le rapprochant des jansénistes. Il loua une petite maison à Grosbois et entreprit la rédaction de sa Confession, tout en se tenant informé des événements politiques, prêt à reprendre le combat dès qu’une opportunité se présenterait.
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La France, épuisée par la guerre de Succession d’Espagne, n’était pas en mesure de soutenir de nouvelles campagnes militaires. En revanche, la reprise des hostilités austro-ottomanes (1716-1718) et la reconquête du sud de la Hongrie offraient une nouvelle occasion au prince. Le sultan souhaitait exploiter Rákóczi pour susciter une révolte hongroise contre les Habsbourg et l’invita à Constantinople. Lassé de l’inactivité et menacé par les agents impériaux sur le territoire français, Rákóczi accepta. Il quitta la France en 1717 et arriva à Gallipoli le 10 octobre.
À ce moment-là, la guerre austro-ottomane touchait à sa fin, et le traité de Passarowitz compromettait les espoirs des insurgés hongrois. Lors des négociations commencées le 5 juin 1718, les exilés se retirèrent discrètement. L’Empire envisagea même leur extradition, mais celle-ci fut refusée. Un compromis fut finalement trouvé : conformément à l’article 15 du traité, les chefs rebelles et leurs familles devaient s’établir loin de la frontière. La Sublime Porte choisit la ville portuaire de Rodosto, sur la mer de Marmara, où les émigrés arrivèrent en avril 1720.
Rákóczi n’avait toutefois pas l’intention de s’installer définitivement dans l’Empire ottoman. La coopération franco-ottomane dans le cadre de la Quadruple Alliance empêcha tout retour en France. Il vécut ses dernières années à Rodosto et mourut le 8 avril 1735 au sein de la petite colonie hongroise. Avec sa disparition s’acheva une phase marquante de l’histoire des mouvements d’indépendance hongrois, dont la mémoire influença fortement les générations suivantes.
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Même si la diplomatie française manœuvrait constamment pour prolonger le conflit, les négociations de paix de Gyöngyös et de Nagyszombat, qui aboutirent à la destitution de la maison d’Autriche de la couronne hongroise, montrent que Rákóczi jouissait d’une réelle autonomie vis-à-vis de son allié. La France, de son côté, cherchait à soutenir sa cause en l’appuyant dans ses tentatives de rapprochement avec l’Empire ottoman, puis avec le tsar de Russie. Toutefois, son attachement à l’ancien système d’alliances de revers — réunissant Hongrie, Pologne et Suède — l’empêchait de percevoir l’ascension de la Russie, ce qui finit par nuire aux Magyars.
Globalement, le bilan de ces efforts reste positif pour la France, même s’il ne fut pas déterminant pour l’issue de la guerre de Succession d’Espagne. La révolte coûta à la France au moins deux millions de livres, un investissement relativement modeste par rapport aux 30 000 soldats impériaux maintenus sur le front hongrois. Du côté magyar, au-delà de l’appui militaire, l’alliance avec la France permettait à Rákóczi de maintenir sa présence politique en Europe : elle lui ouvrait notamment la possibilité de traiter avec la Russie, qui voyait en lui un intermédiaire pour atteindre Louis XIV.
Sans être décisif, le soutien français fut donc tangible. La « Realpolitik » qui en limitait la portée ne l’empêcha pas d’être d’une grande utilité pour un Rákóczi pratiquement isolé sur la scène européenne.